dimanche 3 novembre 2013

La Russie et l’Islam, partie 1 : Introduction et définitions



Par Le Saker



Aujourd’hui, je commence une série d’articles traitant de la question complexe de la Russie et de l’Islam, un sujet qui est largement négligé en Occident, ou, quand il est mentionné en passant, est souvent totalement incompris. Je fais des recherches sur ce thème fascinant  depuis plusieurs mois déjà et il y a tellement de choses à dire que j’ai décidé d’écrire une série d’articles sur la question, chacun couvrant un aspect spécifique du sujet. La nature de la relation  et de l’interaction actuelle entre la Russie et l’Islam est très complexe, avec des aspects spirituels, politiques, sociaux, économiques, historiques et géostratégiques. Sans anticiper sur mes conclusions, je dirais que la relation dialectique entre la Russie et l’Islam est en train de passer par des changements profonds et très dynamiques qui rendent impossible de prédire son futur avec certitude.

Mais d’abord, il est primordial d’insister sur le fait que la Russie et l’Islam ne sont pas des concepts mutuellement opposés ou qui s’excluent mutuellement. Alors que peu de russes ethniques sont musulmans, la Russie a toujours été un Etat multi-ethnique, même quand elle n’était qu’une petite principauté centrée sur la ville de Kiev.

Le mot  « russe » en anglais [et en français] est utilisé pour exprimer deux concepts russes très différents : le mot « russkii » signifie « Russe » au sens de « membre de l’ethnie ou de la culture russe » tandis que le mot « rossiiskii » signifie « membre de la nation de Russie ». De même, quand les russes parlent de « russkie », ils se réfèrent à l’ethnicité Russe alors que quand ils parlent de « rossiiskii », ils désignent l’Etat-nation russe, une zone géographique. Prenons par exemple l’actuel ministre de la défense russe, Sergei Choïgou. Il est de l’ethnie des Touvains de par son père (et de l’ethnie Russe du côté de sa mère). Si nous mettons de côté sa lignée maternelle, on pourrait dire qu’il n’est pas un Russe ethnique (russkii) mais qu’il est un russe national (rossiiskii). A noter en passant que Choïgou n’est pas un chrétien orthodoxe comme la plupart des russes ethniques, mais un bouddhiste. De même, le ministre des affaires étrangères russe de 2003 à 2011 était Rachid Nourgaliev, de l’ethnie Tatare, né musulman et finalement converti à la foi orthodoxe. Même chose, il serait  considéré comme un « rossiianin » (national russe) et non pas comme un « russkii » – de l’ethnie Russe.

Ainsi, alors que très peu de russes ethniques sont musulmans, il y a toujours eu de nombreux autres (non-russes) groupes ethniques inclus dans la nation russe, dont de nombreux musulmans, et ces groupes ethniques ont souvent joué un rôle crucial dans l’histoire de la Russie. Des Vikings qui fondèrent le Rus’ de Kiev aux Mongols (majoritairement musulmans) qui aidèrent Saint Alexandre Nevski à vaincre les Chevaliers Teutoniques des Croisades Papistes Nordiques, en passant par les deux bataillons tchétchènes des forces spéciales qui constituèrent le fer de lance de la contre-offensive russe contre l’armée géorgienne dans la guerre du 08-08-2008, les russes non-ethniques ont toujours joué un rôle important dans l’histoire de la Russie, et l’existence d’un « Islam russe » historique pleinement légitime ne peut être niée. En d’autres termes, si « l’Islam russkii » (Islam des russes ethniques) est en réalité un phénomène mineur, presque privé, « l’Islam rossiiskii » (Islam des autres ethnies de Russie) est une constante de l’histoire russe plus que millénaire, et une composante à part entière de l’identité de la Russie.

Il est particulièrement important de garder cela à l'esprit lorsque l’on entend les opinions mal informées de ceux qui voudraient considérer la Russie comme une partie de la soi-disant « Chrétienté Occidentale ». Mettons les choses au point, la forme la plus fréquente et la plus significative de l'interaction que la nation russe a eue avec la Chrétienté occidentale a été la guerre. Et chacune de ces guerres était une guerre défensive contre une agression occidentale.

Il est vrai qu’une bonne partie de la noblesse impériale russe, qui était souvent issue de l’ethnie germanique, et presque entièrement composée de membres actifs de la franc-maçonnerie, voulait que la Russie devienne partie intégrante de la civilisation occidentale. Cependant, cela a toujours été une tendance seulement parmi les riches élites, les classes déjà très occidentalisées, ce que Marx appellerait la « superstructure » de la Russie. Les masses russes orthodoxes, pour leur part, étaient culturellement bien plus proches de leurs voisins musulmans ou bouddhistes que des élites occidentales qui  se sont emparés des rênes du pouvoir au 18e siècle sous le tsar Pierre Ier.

Alors qu’avant cette date, personne n’aurait jamais pu soutenir sérieusement que la Russie faisait partie de la civilisation occidentale, après le 18e siècle, il y eut un effort presque constant de la part de certains membres des classes supérieures russes pour « moderniser » la Russie, ce qui revenait en fait à l’occidentaliser. Du tsar Pierre Ier aux francs-maçons décembristes, au régime de Kerenski et aux années Eltsine, les  « occidentalistes » russes n’abandonnèrent jamais leur lutte pour transformer la Russie en un Etat occidental. Je soutiendrais même que toute l’expérience soviétique était aussi une tentative d’occidentalisation de la Russie, bien que ne suivant pas le modèle papiste ou maçonnique, mais le modèle marxiste. Ce que tous ces modèles ont en commun est une aversion viscérale pour la culture et la spiritualité russes authentiques, et un désir obsessionnel de « transformer la Russie en Pologne ». L’expression parfaite de ce mépris et de cette haine pour la culture et la nation russe se retrouve dans les mots de Napoléon  : « Grattez le russe, et vous trouverez le Tartare ». Venant de cet « Empereur maçon » qui utilisait les sanctuaires des églises orthodoxes russes comme étables pour ses chevaux et qui, par dépit, essaya de faire sauter tout le Kremlin, ces mots révèlent les racines de son véritable mépris pour le peuple russe.

Par opposition, 500 ans avant, les Mongols (majoritairement musulmans) qui envahirent la Russie traitaient généralement l’Eglise russe et le clergé orthodoxe avec le plus grand respect. Certes, ils n’hésitaient pas à bruler un monastère et massacrer tous ceux qui s’y trouvaient, mais seulement si le monastère servait de base aux insurgés russes qui luttaient contre l’envahisseur. Et en effet, certains Mongols forcèrent des princes russes à marcher sur leur « feu de purification » païen, mais ils n’étaient pas musulmans mais païens. Le fait indéniable est que quand les russes furent soumis à la domination musulmane, le joug était toujours moins cruel et barbare que ce que les envahisseurs Papistes, Maçons ou nazis firent chaque fois qu’ils essayèrent d’envahir et de soumettre la Russie. C’est pour cela qu’il n’y a pas de véritable courant anti-Islam dans la culture populaire russe, du moins pas avant l’ère soviétique qui, malheureusement, bouleversa radicalement un équilibre délicat qui avait été atteint avant 1917.

Dans le passé, les forces occidentalistes se voyaient comme « Européennes », opposées aux « Asiatiques », et il est assez remarquable de voir comment ces forces occidentalistes sont devenues anti-musulmanes de nos jours (j’en parlerai plus en détail dans les prochains articles). Alors qu’elles supportent de tout leur cœur la liberté d’organiser des soi-disant défilés de la « Gay Pride » ou les actions des « Pussy Riot », ces forces « occidentalistes » sont catégoriquement opposées au droit des jeunes musulmanes à porter un foulard à l’école.

Franchement, je ne veux pas passer plus de temps à parler des forces pro-occidentales en Russie, principalement car elles ont été affaiblies jusqu’au point de représenter moins de 1 ou 2% de la population aujourd’hui. Je me dois de mentionner ces forces ici principalement comme les restes des tentatives sans succès d’occidentaliser la Russie depuis presque 300 ans, mais ce n’est pas en leur sein que les « choses intéressantes » se déroulent maintenant. De nos jours, ce sont les débats houleux sur l’Islam parmi les différents groupes anti-occidentaux ou « patriotes » qui sont très intéressants, et ce sera le sujet d’un article à venir. Mais dans le prochain article, nous aurons besoin d’analyser la condition spirituelle actuelle de la majorité du peuple russe.

Le Saker

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