mardi 11 mars 2014

Sayed Nasrallah : Al Qaïda est une création des services de renseignement américains et saoudiens

Entretien de Sayed Hasan Nasrallah avec Jean Aziz, journaliste de la chaîne libanaise OTV, le 3 décembre 2013


Extraits sur l’Arabie Saoudite


Cet extrait est consacré aux agissements de l'Arabie Saoudite au Moyen-Orient depuis la Révolution Islamique d'Iran en 1979 à la guerre actuelle en Syrie : depuis l'arrivée au pouvoir de l'Imam Khomeini, le régime wahhabite a refusé toute normalisation de ses relations avec l'Iran, instrumentalisant et attisant les dissensions sunnites / chiites afin d'abattre le régime iranien et sa politique anti-américaine, de réaliser ses ambitions hégémoniques et de propager sa version obscurantiste de l'Islam. Al-Qaïda a ainsi été créée dans ce but par les services de renseignement américains et saoudiens, utilisée contre l'Union soviétique puis essentiellement contre l'Axe de la Résistance (Iran, Syrie, Hezbollah et également Irak, afin que ce pays majoritairement chiite ne se redresse pas). Ces agressions permanentes sont la cause de la venue des forces américaines et occidentales au cœur du monde arabo-musulman durant la guerre du Golfe, et l’une des causes majeures de tous les conflits et divisions inter-arabes actuels. Malgré l'échec de sa politique, l'Arabie Saoudite persiste à investir ses ressources considérables pour fomenter la sédition et le chaos par le biais de terroristes mercenaires fanatisés qui sévissent dans tout le monde arabe (Syrie, Irak, Pakistan, Liban, etc.). 






Sélection et traduction : http://www.sayed7asan.blogspot.fr 

Sous-titrage et vidéo : http://www.centre-zahra.com



[L’hostilité de l’Arabie Saoudite à l’égard de l’Iran]

Jean Aziz : Comment interprétez-vous cette hostilité, quels sont les calculs de l’Arabie Saoudite ?

Hasan Nasrallah : (L’Iran a toujours souhaité le dialogue avec tous ses voisins mais) le problème de l’Arabie Saoudite est que dès le départ (1979), elle a traité la (République Islamique) d’Iran comme un ennemi. Et toute la guerre de 8 ans menée par Saddam Hussein contre l’Iran – je ne dis pas « la guerre irako-iranienne », je dis bien « la guerre de Saddam Hussein contre l’Iran » – toute cette guerre a été promue et financée par l’Arabie Saoudite. Naturellement, Saddam avait lui aussi ses motifs et ses aspirations. (Ils ont essayé) 8 années durant, mais la guerre a échoué. Et ceux qui ont subi les conséquences de cette guerre, ce sont les peuples iranien et irakien. Le peuple palestinien aussi a subi les conséquences de cette guerre, en étant expulsé du Koweït, de l’Irak, etc. Et enfin, la cause palestinienne en a subi les conséquences.

Eh bien, au final, les Saoudiens ont dû voir comment ils pouvaient gérer la situation. Et les premiers à payer le prix après la fin de la guerre ont été les pays du Golfe, à travers l’agression de Saddam Hussein contre le Koweït, et en ayant dû implorer le secours des armées des Etats-Unis et de l’OTAN qui ont accouru pour mettre la main sur la région et y implanter leurs bases.

Eh bien l’Arabie Saoudite ne s’en est pas tenue à cela, elle a poursuivi (sa campagne contre l’Iran). Regardez tous les médias officiels en Arabie Saoudite, les chaînes de télévision, les radios, les journaux, les revues, les sites internet… Les intellectuels, les journalistes, les écrivains… Est-ce que la guerre menée par l’Arabie Saoudite contre l’Iran a cessé depuis 1979 ? Elle n’a pas cessé à un seul instant.

Il est vrai que nous, au Liban, durant les dernières années, nous l’avons tout particulièrement ressentie. Mais elle ne s’est jamais arrêtée durant un seul instant, nulle part dans le monde : avant les derniers événements en Irak (l’invasion américaine), après les derniers événements en Irak… C’est comme ça que se comporte l’Arabie Saoudite, et c’est là le cœur du problème.

L’Arabie Saoudite traite l’Iran en ennemi et ouvre contre lui plusieurs fronts : elle a ouvert un front contre l’Iran à l’intérieur de l’Iran, un autre en Afghanistan, un autre au Pakistan, un autre dans le Golfe… Via des intermédiaires, naturellement. Je te le dis en toute franchise, et j’espère qu’OTV supportera un tel niveau de franchise (Jean Aziz : « Pas de problème »). L’Arabie Saoudite n’a pas le courage d’entrer en guerre contre quiconque. Elle n’a pas le courage d’entrer militairement en guerre directe contre quiconque. (Jean Aziz : « Ils combattent via des intermédiaires. ») Ils paient (des mercenaires). Et ils ont tout l’argent du monde à leur disposition. Ils paient (des mercenaires). Ainsi, ils combattent via intermédiaires en Irak, ils combattent via intermédiaires en Syrie, ils combattent via intermédiaires au Liban, ils combattent via intermédiaires au Pakistan et dans d’autres endroits, même à l’intérieur de l’Iran.

Si les Saoudiens veulent continuer à agir ainsi, le premier sujet de dispute qu’ils devront résoudre (de la part des Iraniens), c’est « Eh là, vous le Royaume d’Arabie Saoudite, vous voyez que l’Iran est un pays régional, votre voisin les gars, loyal, fraternel, comment vous le traitez ? » Je considère que c’est là le cœur du problème.

Eh bien jusqu’à présent – et tout le monde a sa manière d’aborder les choses – par exemple le Ministre des Affaires Etrangères iranien, le Dr Zarif s’est rendu à Oman, au Koweït, au Qatar, il y était ces jours-là, et dans chacun de ces endroits, il a déclaré qu’il était prêt à se rendre en Arabie Saoudite, à discuter avec eux, à s’entendre avec eux. Aujourd’hui, hier, ou peut-être demain, il doit se rendre aux Emirats Arabes Unis. Avec l’accord de Téhéran, il a fait savoir qu’il était prêt (à se rendre en Arabie Saoudite) mais qu’il fallait se mettre d’accord sur la date. Et bien jusqu’à présent, il n’y a (Jean Aziz : « aucune réponse ») aucun retour positif de la part de l’Arabie Saoudite. Je ne sais même pas si l’Arabie Saoudite va lui proposer une date pour qu’il puisse y aller, je ne sais pas si ça va se passer ou pas. Il y a donc un problème majeur.

Jean Aziz : Excusez-moi, est-ce que ce problème majeur est un problème confessionnel, comme Al-Walid bin Talal (prince saoudien) a essayé de le présenter il y a deux jours en disant que l’Arabie Saoudite représente les sunnites, et qu’ils soutiennent une attaque d’Israël sur l’Iran car ils sont contre les chiites ?

Hasan Nasrallah : Ecoute, avant d’en venir à Al-Walid bin Talal, j’ai lu beaucoup de déclarations de personnalités intellectuelles et politiques qui ne sont pas des amis de l’Iran mais qui sont critiques envers l’Iran, et ont peut-être même une position négative vis-à-vis de l’Iran. Ces personnalités ont critiqué les propos d’Al-Walid bin Talal, et la première critique qui a été formulée contre lui est « Tu n’as pas le droit de t’exprimer au nom des sunnites. » Je veux dire, est-ce que vraiment le peuple palestinien, les peuples arabes et les peuples musulmans, c’est-à-dire le peuple d’Afghanistan, le peuple du Pakistan, les musulmans en Inde, les musulmans en Indonésie, en Malaisie, etc., est-ce que leur avis est celui-là, celui d’Al-Walid ben Talal ? Certainement pas. En aucun cas. Ce n’est pas là l’avis des sunnites.

Chacun n’est en mesure de parler qu’en son propre nom, au nom de son pays. Mais pour parler au nom de tous les sunnites, il faut qu’il dise qu’il a une procuration, qu’il nous explique de qui il l’a obtenue, et on pourra prendre en compte ses déclarations.

J’affirme que le problème de l’Arabie Saoudite avec l’Iran n’est pas un problème confessionnel. A un certain moment, l’Arabie Saoudite avait un problème avec Gamal Abd-al-Nasser (Jean Aziz : « C’est vrai »), avec l’Egypte. Elle avait un problème avec le Yémen, avec la Syrie, avec beaucoup de pays de la région. Eh bien, ces pays n’étaient ni des Républiques Islamiques, ni dirigés par le Velayat-e faqih (la Tutelle du Sage, principe théologique et politique de l’Iran), ni de l’école chiite. C’étaient des pays qui étaient décrits comme de confession sunnite. Eh bien aujourd’hui, quel est le problème de l’Arabie Saoudite avec le Mouvement des Frères Musulmans ? N’y a-t-il pas maintenant une guerre violente du Royaume d’Arabie Saoudite contre les Frères Musulmans, malgré les valeurs de ce Mouvement (sunnite), ses usages, son projet, etc. ? Eh bien, les Frères Musulmans, est-ce qu’il y a un problème confessionnel avec eux ? Bien sûr que non. C’est un problème politique.

L’Arabie Saoudite se considère comme le leader du monde arabe et le leader du monde musulman. Et elle n’accepte aucun allié, aucun partenaire. Elle veut que tous les pays du monde arabe et du monde musulman lui soient soumis. Et c’est là aussi un véritable problème, qui est la cause de leurs difficultés avec de nombreux pays et gouvernements, et même des forces politiques dans le monde arabe et le monde musulman.

Et c’est pourquoi nous ne décrivons pas ce problème sur une base confessionnelle, mais sur une base politique. […]

[L’attentat du 19 novembre 2013 contre l’ambassade iranienne à Beyrouth]

Hasan Nasrallah : Je pense que (l’attentat contre) l’ambassade iranienne n’a rien à voir avec l’intervention du Hezbollah en Syrie et tout ce qui s’y rapporte, mais il est lié à l’agression contre l’Iran, aux campagnes contre l’Iran, à la guerre contre l’Iran.

Jean Aziz : Menées par qui ?

Hasan Nasrallah : Menées par ceux qui lui déclarent leur hostilité, ceux qui les présentent comme des ennemis depuis 1979, qui créent dans le monde arabe et islamique une véritable culture – dans les mosquées, dans les réunions religieuses, dans les écoles, dans les universités, dans les médias – qui fait de l’Iran un ennemi. Et le résultat de cette culture, c’est les propos au sujet duquel tu m’as questionné, ceux d’Al-Walid bin Talal. C’est le résultat d’une culture propagée depuis 30 ans.

Eh bien, aujourd’hui, certains des groupes qui partagent la pensée d’Al-Qaïda, j’ai la conviction – je te fais part de ma conviction et de mon analyse – j’ai la conviction qu’ils sont contrôlés par les services de renseignement saoudiens. Oui, ils sont contrôlés par les services de renseignement saoudiens.

Au sujet de l’attentat contre l’ambassade, nos informations ainsi que la révélation de l’identité des deux kamikazes nous amènent à croire les déclarations des Brigades Abdallah Azzam qui ont revendiqué l’attentat. Je suis convaincu que l’entité qui contrôlait les kamikazes et l’opération contre l’ambassade est les Brigades Abdallah Azzam. Ce n’est pas un nom fictif – car il arrive qu’ils inventent des noms imaginaires, cette brigade existe vraiment, elle a son émir et il est Saoudien. Elle a ses dirigeants.

Jean Aziz : Est-elle liée au régime saoudien ?

Sayed Hassan Nasrallah : Je suis convaincu qu’elle est liée aux services de renseignement saoudiens. Les services de renseignements saoudiens dirigent ce genre de groupe dans plusieurs endroits du monde. Ils ont des hommes au Pakistan, en Afghanistan, en Irak.

Prenons l’exemple de l’Irak. Je suis un peu obligé d’être direct ce soir.

Jean Aziz : Allez-y.

Sayed Hassan Nasrallah : Je suis certain qu’un grand nombre des attentats en Irak sont dirigés par l’Arabie Saoudite. Ils sont financés, préparés, diligentés par les services de renseignements saoudiens, car ils veulent renverser le gouvernement irakien par tous les moyens, même si cela doit coûter la vie à mille Irakiens chaque mois ! Même si cela doit amener une guerre civile fratricide en Irak ! Même si cela doit détruire complètement l’Irak ! C’est une décision saoudienne !

Telle est ma lecture des événements. Les frères iraniens sont un État, ils sont libres et mes paroles n’engagent que moi.

Journaliste Jean Aziz : C’est étrange, vous ne retenez pas la possibilité qu’Israël soit coupable de ces attentats ?

Sayed Hassan Nasrallah : Écoutez, personne ne peut surpasser le Hezbollah dans l’inimitié contre Israël ! N’est-ce pas ?

Journaliste Jean Aziz : Certainement.

Sayed Hassan Nasrallah : Ces groupes sont liés pour la plupart à l’Arabie Saoudite. Certains groupes sont libres, mais leurs pensées ou doctrines sont d’origine saoudienne.
Deuxièmement, qui a créé Al-Qaïda ?

Ce sont les renseignements américains, saoudiens et pakistanais. Ce sont eux qui ont créé Al-Qaïda ! Une partie leur a échappé, une partie est restée sous leur contrôle.

Je suis convaincu que les groupes de cette nature qui portent l’idéologie d’Al-Qada, les groupes qui ont une présence sur le terrain, et surtout ceux qui sont dirigés par des Saoudiens, sont liés aux services de renseignement saoudiens. Et l’attentat de l’ambassade Iranienne est lié à cette lutte, il est lié à la colère de l’Arabie Saoudite, à cause de leur échec (face à l’Iran).

L’erreur de l’Arabie Saoudite réside dans le fait qu’elle rend l’Iran responsable des conséquences de son échec, l’échec de leur projet dans la région. »

Jean Aziz : Pourquoi la rend-elle responsable ?

Sayed Hassan Nasrallah : C’est elle (l’Arabie Saoudite) qui rentre en conflit ! Elle rentre en conflit avec les gens en Irak, en Syrie, au Liban, en Afghanistan, en Pakistan, …etc. Elle n’a pas de limite !

[…]

[L’ingérence de l’Arabie Saoudite au Liban paralyse le gouvernement]

Sayed Hasan Nasrallah : La vérité (sur l’échec de la formation d’un gouvernement libanais jusqu’à présent), d’après mes informations, est que la majorité des dirigeants du parti adverse (pas tous, mais ceux qui ont le pouvoir d’emporter la décision) sont d’accord pour former un gouvernement sur la formule 9-9-6 (9 ministères pour le Hezbollah et ses alliés, 9 pour l'opposition et 6 pour les centristes) mais quelqu’un leur a dit de ne pas former de gouvernement maintenant et d’attendre.

Jean Aziz : Qui leur a demandé cela ?

Sayed Hasan Nasrallah : L’Arabie Saoudite. Ce n’est pas parce que ce soir je m’enflamme contre l’Arabie Saoudite, c’est la réalité. […]

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