jeudi 1 mai 2014

Déclaration de Genève : de la fin de l'Ukraine à la fin de l'Empire ?

Par Le Saqr 





Le Guardian [et La Croix] ont publié le texte intégral de la Déclaration de Genève du 17 avril 2014. Voilà ce que huit heures de négociations ont produit :

« La réunion de Genève sur la situation en Ukraine a convenu d’étapes initiales concrètes pour désamorcer les tensions et rétablir la sécurité pour tous les citoyens.

Toutes les parties doivent s’abstenir de toute violence, intimidation ou actes de provocation. Les participants ont fermement condamné et rejeté toutes les expressions d’extrémisme, de racisme et d’intolérance religieuse, y compris l’antisémitisme.

Tous les groupes armés illégaux doivent être désarmés; tous les bâtiments occupés illégalement doivent être restitués à leurs propriétaires légitimes; toutes les rues, places et autres lieux publics occupés illégalement dans les villes et villages ukrainiens doivent être évacués.

Une amnistie sera accordée aux manifestants et à ceux qui ont quitté les bâtiments et autres lieux publics et remis leurs armes aux autorités, à l’exception des personnes reconnues coupables de crimes capitaux.

Il a été convenu que la mission spéciale de surveillance de l’OSCE devrait jouer un rôle de premier plan dans le soutien des autorités ukrainiennes et des collectivités locales pour la mise en œuvre immédiate de ces mesures de désescalade partout où elles sont le plus requises, en commençant dès les prochains jours. Les USA, l’Union européenne et la Russie s’engagent à soutenir cette mission, y compris en fournissant des observateurs.

Le processus constitutionnel annoncé sera inclusif, transparent et soumis à inspection. Il comprendra l’établissement immédiat d’un large dialogue national, qui s’étendra à toutes les régions de l’Ukraine et à tous les groupes politiques, et permettra la prise en compte des commentaires du public et des amendements proposés.

Les participants ont souligné l’importance de la stabilité économique et financière en Ukraine et seront prêts à envisager d’autres mesures d’assistances au fur et à mesure que les étapes ci-dessus seront mises en œuvre. »    



C’est tout. C’est une bonne chose qu’ils aient caractérisé cette déclaration comme « initiale », car elle ne contient en réalité que de vagues truismes bien intentionnés. Ils auraient tout aussi bien pu avoir écrit quelque chose du style « Donnons une chance à la paix » ou « Nous sommes le monde, nous sommes les enfants, Nous sommes ceux qui rendent les jours plus radieux » [Chanson de Michaël Jackson, We Are the World]. Eh bien, s’il n’y a rien de substantiel là-dedans, quelle est donc l’importance de cette déclaration ? Pourquoi a-t-il fallu si longtemps pour y parvenir ?

Le point capital est que l’Oncle Sam a dû accepter la Russie en tant que partenaire égal dans la résolution de cette situation de chaos.

Le point capital est que Kiev a dû accepter l’Est en tant que partenaire égal dans la résolution de cette situation de chaos.



Le Secrétaire d’Etat US John Kerry examine un projet de déclaration avec le chef de cabinet adjoint Jon Finer, la Secrétaire adjointe aux Affaires européennes et eurasiennes Toria Nuland et la porte-parole Jen Psaki, avant le début des réunions sur l’Ukraine à Genève, en Suisse, le 17 Avril 2014, avec des représentants russes, ukrainiens et de l’Union européenne

Cela peut sembler aller de soi pour toute personne saine d’esprit, mais pour des impérialistes farouches qui croient en l’illusion de leur propre démesure et pour des bandits néo-nazis qui pensaient qu’ils pouvaient construire leur Banderastan et éliminer radicalement l’Est de l’Ukraine d’une manière ou d’une autre, c’est une concession très douloureuse, qu’ils vont en fait essayer autant que possible de renier.

En outre, cette « déclaration » (ce n’est même pas un accord) a un énorme défaut qui se manifeste déjà de plus en plus clairement : elle a été signée par « l’Ukraine », comme s’il existait une telle entité en premier lieu. Bien sûr, c’est une fiction. Les deux plus grandes forces qui importent vraiment sont le Secteur Droit et les russophones de l’Est, aucun d’entre eux n’ayant été invité. A leur place, c’est ce régime fictif et totalement illégitime d’oligarques et d’agents de la CIA qui y a apposé sa signature au nom de tous les Ukrainiens. Le problème est que ce régime est à peu près aussi représentatif du peuple ukrainien que le régime de Kerenski l’était pour la Russie en 1917 : il ne représentait que lui-même.

En ce qui concerne le Secteur Droit et les russophones de l’Est, ils ne sont pas liés par cet accord et ces derniers l’ont déjà déclaré. Quant au Secteur Droit, il y a un terme dans la déclaration qui se réfère directement à eux, le mot « places » : « toutes les rues, places et autres lieux publics occupés illégalement dans les villes et villages ukrainiens doivent être évacués. » Voilà qui ne va pas du tout leur plaire. Bien sûr, tout ce que la junte révolutionnaire doit faire est de délivrer au « Maïdan » un permis de manifestation publique, et voilà, ils seront « légaux », sauf que le Maïdan est une menace beaucoup plus grande pour le régime que pour n’importe qui d’autre. Donc une telle action pourrait être très dangereuse.

La ligne de fond est la suivante : cette « déclaration » est seulement une « acceptation partielle de la réalité » par les USA et leurs marionnettes à Kiev, rien de plus. Ce qui les a contraints à céder est l’échec absolu de la soi-disant « opération anti-terroriste » qui, loin d’écraser l’Est, a vu plusieurs cas d’unités de combat changer de côté, comme la 24e brigade aéroportée, où la plupart de ces défections ont eu lieu, et qui serait actuellement en cours de dissolution : ainsi, Kiev est tout simplement en train de se débarrasser de ce qui est probablement l’unité de combat la mieux entraînée et la plus capable de toute l’armée ukrainienne.

 


Le Secrétaire d’Etat US John Kerry serre la main du ministre ukrainien des Affaires étrangères Andrey Deshchytsia avant les pourparlers quadripartites sur l’Ukraine à Genève, le 17 Avril 2014
La chose la plus importante à comprendre à ce stade est que l’avenir de l’Ukraine ne sera pas décidé par ce document, mais seulement par le rapport des forces sur le terrain. C’est la seule chose à laquelle l’Empire Anglo-Sioniste réponde : la force. Avec l’Empire, les accords écrits, les traités, les promesses et les engagements ne valent pas le papier sur lequel ils sont écrits, et les Russes le savent mieux que quiconque.

Poutine a donné aux Ukrainiens un mois pour, à tout le moins, reprendre le règlement de leur facture d’électricité et négocier un plan de paiement, faute de quoi la Russie passera à une option de prépaiement mensuel dans laquelle les Ukies n’obtiendront que l’énergie qu’ils ont payée d’avance. L’effet de cette mesure ne sera rien d’autre qu’une explosion économique nucléaire, en particulier dans le contexte de l’élection présidentielle promise. Et même si par un mélange de demi-mesures (prêts, livraisons de gaz, etc.), l’Occident réussissait à faire fonctionner quelques lampadaires à Kiev pendant l’été, dès Septembre, la gravité de la pénurie sera rien moins qu’apocalyptique.

Quant aux russophones de l’Est, personne n’a actuellement les moyens de les désarmer et de les écraser par la force. Je ne vois pas comment cette situation pourrait changer dans un avenir proche. Ce que l’Est fera pendant l’été est tout simplement mieux s’organiser et se préparer à toute tentative d’écrasement de son peuple par Kiev. Quant à la Russie, elle a maintenant tout le temps dont elle a besoin pour aider en sous-main le Donbass sur les plans financier, organisationnel et même militaire.







Le Secrétaire d’Etat US John Kerry parle lors d’une conférence de presse après la réunion de Genève 

Le temps n’est très certainement pas du côté des USA, et au fil des semaines, la position du régime oligarchique actuel deviendra de plus en plus faible, ce qui l’obligera à faire de plus en plus de concessions. Franchement, une bien meilleure solution à ce stade serait d’avoir des négociations directes entre le Secteur Droit et les russophones. Je sais que cela semble improbable, et ça l’est, mais du moins ces deux partis ont-elles très certainement du pouvoir et de la légitimité (j’entends auprès de leur propre peuple).

Une dernière chose : certains ont exprimé des préoccupations au sujet de la mission planifiée des observateurs de l’OSCE. Il faut comprendre que tout cela n’est qu’une feuille de vigne s’évertuant à donner l’impression que toutes les parties veulent désamorcer la violence. En outre, et je vous assure que c’est vrai, personne sur la planète ne connaît l’OSCE mieux que les Russes, en particulier Poutine, car ils ont vu comment ces « observateurs » ont « observé » la situation en Tchétchénie ! Par conséquent, si et lorsque ces soi-disant  « observateurs » apparaîtront en Ukraine orientale, ils pourraient tout aussi bien porter des T-shirts estampillés « CIA », « MI6 », « DGSE » ou « KSI » en grosses lettres.

La ligne de fond est la suivante: cette déclaration est d’abord et avant tout une concession symbolique des Anglo-Sionistes et rien d’autre. Elle n’aura absolument aucun impact réel sur le terrain. Il ne faut pas se laisser distraire par toutes les bouffées d’air chaud qui émanent actuellement des médias dominants et de la blogosphère parce que les mots ne sont que cela – de l’air chaud, des flatulences politiques. Une seule chose va décider de la future évolution de cette crise : le rapport des forces sur le terrain, qui indique sans ambiguïté que « l’expérience ukrainienne » est terminée. Ce n’est maintenant qu’une question de temps.


Le Saqr

 



Bye bye America


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