jeudi 27 février 2014

La Fin de la Palestine ? 2e partie



27 février 2014
Les pourparlers israélo-palestiniens : une mise à jour

(Suite de l’interview intitulée « La Fin de la Palestine ? »)

Norman FINKELSTEIN

Comme le Secrétaire d’Etat américain John Kerry l’a récemment observé, nous sommes maintenant à un « point critique » de l’histoire du conflit israélo-palestinien. Dans une interview réalisée plus tôt ce mois-ci par le Nouveau Projet de Gauche, Norman Finkelstein a présenté une analyse en profondeur de la direction que prennent les pourparlers israélo-palestiniens négociés par Kerry, l’essentiel étant ceci : en l’absence d’un mouvement palestinien renaissant, les États-Unis et Israël parviendront à imposer avec succès à une direction palestinienne d’une faiblesse sans précédent les conditions israéliennes de résolution du conflit, infligeant selon toute vraisemblance une défaite décisive à la lutte des Palestiniens pour l’autodétermination qui dure depuis plusieurs décennies.

A mesure que la diplomatie prend de la vitesse et qu’un accord se rapproche, nous publierons des mises à jour périodiques sur la situation d’après les analyses de Norman Finkelstein. Le texte suivant est adapté d’une conversation avec Jamie Stern-Weiner (New Left Project).

* * *

Il y a eu, depuis notre discussion précédente, trois évolutions majeures qu’il convient de souligner.

(1) L’appétit d’Israël a augmenté en mangeant

Les choses ont avancé plus ou moins comme le Secrétaire d’Etat Kerry l’espérait, sauf qu’il a fait une erreur de calcul. Comme moi, Kerry a présumé que s’il adoptait les positions constantes qu’Israël a défendues durant les négociations d’Annapolis de 2008, il aurait les Israéliens dans sa poche. Il n’avait pas prévu la dynamique qui fait qu’avec chaque bouchée, la faim d’Israël augmente. Voyant la faiblesse de l’Autorité palestinienne, et à quel point Kerry est conciliant, certains Israéliens se disent maintenant, pourquoi ne pas demander plus ?

Ils exigent maintenant un quatrième bloc de colonies ; ils revendiquent la reconnaissance palestinienne d’Israël comme d’un « Etat juif » ; ils demandent l’annexion de la vallée du Jourdain – alors que rien de tout cela n’était apparu durant les négociations d’Annapolis. À Annapolis, la position israélienne sur la vallée du Jourdain était exactement ce que Kerry offre maintenant, à savoir la présence d’une force internationale, alors que des différends techniques mineurs tels que le contrôle sur le spectre électromagnétique devaient encore être résolus. Mais certains Israéliens se disent maintenant, Que diable, on a obtenu la chambre, pourquoi ne pas demander toute la maison ?

Ce qui est plus inquiétant encore, c’est qu’ils pourraient avoir raison. Les Palestiniens sont politiquement si faibles qu’Israël peut peut-être vraiment obtenir beaucoup plus. Kerry n’acceptera pas d’être ridiculisé une nouvelle fois après son humiliation dans la crise des armes chimiques syriennes. Il y aura probablement une manœuvre d’équilibrage : d’une part, Kerry va essayer d’intégrer une partie des exigences élargies d’Israël, tandis que, d’autre part, les Européens vont continuer à resserrer les vis sur Israël.

(2) En Israël, la phase de « politique politicienne » a commencé

En Israël, différents groupes d’intérêt et lobbies s’alignent. L’un des groupes qui a occupé le devant de la scène ces derniers jours est composé de ceux que Noam Chomsky appelle les « capitalistes rationnels ». Pour ces élites d’affaires très riches, « Israël » n’est qu’une tête d’épingle sur la carte. Ils ont une vision plus grandiose. Ils veulent créer quelque chose qui ressemble à une Sphère de Coprospérité du Grand Moyen-Orient, avec Israël dans le rôle du Japon. Il y a récemment eu un rapprochement significatif entre Israël et l’Arabie Saoudite, et pas un jour ne passe sans que des rapports concernant la participation d’une délégation de responsables israéliens à quelque rencontre dans le Golfe nous parviennent. Ces capitalistes rationnels voient maintenant une occasion de réaliser leurs ambitions régionales (et même mondiales) en mettant fin au conflit avec les Palestiniens. Ils ne veulent pas qu’une petite chose stupide comme la vallée du Jourdain soit un obstacle à une ouverture en Arabie Saoudite et dans le Golfe.

Mais l’intérêt que beaucoup d’Israéliens ont développé dans la perpétuation du conflit ne devrait pas non plus être sous-estimé. Le Ministre de la Défense Yaalon, qui a tenu des propos tonitruants selon lesquels Israël conserverait la vallée du Jourdain, en est un bon exemple. Yaalon est parfaitement conscient du fait que la vallée du Jourdain n’a aucune valeur stratégique. Mais il a une très grande influence dans la société israélienne parce que c’est un militaire dans une société fortement militarisée. Si la vision des capitalistes rationnels d’Israël est parachevée et qu’un accord est conclu, son influence sera quelque peu diminuée. Et il a donc un intérêt à maintenir une atmosphère de conflit de faible intensité.

On touche là à une question politique plus large. À mon avis, beaucoup de gens se fourvoient sur la politique en la considérant à tort comme déterminée par un motif prééminent. Prenez l’attaque américaine contre l’Irak en 2003. La question de base à l’époque était, Quelle est la motivation de Bush ? Certaines personnes ont dit que c’était le pétrole ; d’autres ont dit que c’était le lobby israélien ; d’autres ont désigné l’industrie de l’armement. Mais en politique, je ne pense pas qu’il soit pertinent de rechercher un motif simple et décisif. Ce qu’on a à la place, au contraire, est une convergence d’intérêts, dont la prépondérance pèse d’un côté ou de l’autre de la balance politique. Dans le cas de l’Irak, Karl Rove [principal conseiller de Bush] voulait une invasion pour un objectif politique étroit : voir Bush réélu. La politique a sa propre autonomie ; elle n’est pas simplement réductible à des intérêts économiques. Puis il y avait ceux qui étaient là pour le pétrole, ou qui ont vu de grandes opportunités dans l’occupation (et la reconstruction) de l’Irak. Puis il y avait ceux qui ont vu cette intervention comme une occasion d’affirmer la puissance américaine sur la scène mondiale, ou de remodeler la carte du Moyen-Orient. Il y avait une convergence d’intérêts, dont la prépondérance a favorisé une attaque. Il est même probablement vrai qu’un élément psychologique – la relation tourmentée de Bush avec son père – ait joué un certain rôle dans la décision d’attaquer. Cela semble petit et insignifiant, mais en politique, si vous avez beaucoup de pouvoir, la petitesse peut jouer un grand rôle. La quête du président palestinien Mahmoud Abbas pour obtenir un prix Nobel et assouvir un désir de vengeance rétrospective sur le défunt président de l’OLP Yasser Arafat (qui l’humiliait) sont probablement des facteurs dans son calcul.

En Israël, en ce moment, les divers groupes d’intérêt s’alignent d’un côté ou de l’autre. Ainsi, les capitalistes rationnels et les politiciens centristes comme Tzipi Livni favorisent un accord, tandis que les partisans farouches de la colonisation, les idéologues sionistes et les éléments de l’establishment militaire s’y opposent. Ensuite, il y a des gens comme le Premier ministre Netanyahu et le ministre des Affaires étrangères Lieberman, pour qui il s’agit d’une question essentiellement politique. Netanyahu veut rester au pouvoir et Lieberman veut lui succéder, ils doivent donc équilibrer les groupes d’intérêts concurrents et aussi faire attention à ne pas offenser Washington.

(3) Les Palestiniens restent un facteur nul

Le troisième facteur est remarquable par son absence : les Palestiniens. Les Palestiniens savent qu’ils sont en train de se faire écraser par un rouleau compresseur. Dans toute la couverture actuelle des événements, ils ne sont qu’une note de bas de page. Arafat avait l’habitude de se traîner d’une capitale arabe et européenne à l’autre chaque fois qu’une crise se produisait. Il a engrangé plus de miles aériens que Henry Kissinger. Aujourd’hui, nous avons la direction palestinienne désespérée qui se déplace en navette, mais pour aller où ? Au Comité Al Qods. Pour l’amour de Dieu, est-ce que quelqu’un aurait ne serait-ce qu’entendu parler du Comité Al Qods ? C’est une claque d’octogénaires qui siègent à longueur de journée avec leur thé et leur chicha. Maintenant, il est rapporté qu’Abbas se déplace en Russie. Comme si Poutine se souciait le moins du monde de la Palestine en ce moment. Pour la première fois depuis son apparition il y a un siècle, la question de Palestine a été réduite à ses dimensions géographiques étroites : un conflit « provincial ». Je déteste répéter cet horrible cliché, mais si Arafat était une tragédie, on a maintenant une farce au cube. Il est très révélateur que le bras droit d’Abbas, Saeb Erekat, considère que le journaliste Jack Khoury de Ha’aretz est un allié plus important que le peuple palestinien. Il murmure à l’oreille de Ha’aretz pour exprimer les griefs palestiniens. Mais au peuple palestinien ? Rien du tout. Et de toute évidence, le peuple ne s’en soucie pas.

Les pôles du débat sont actuellement mis en place : à une extrémité, nous avons la proposition de Kerry (en substance, la position israélienne à Annapolis), et à l’autre extrémité, ceux en Israël qui ne veulent pas renoncer à quoi que ce soit. La position palestinienne a disparu du débat. Les Palestiniens vont protester lorsque le rouleau compresseur les écrasera, et à ce point tout le monde va s’écrier : « Est-ce que vous parlez encore des blocs de colonies ? On s’est déjà mis d’accord sur ce point. » Et les Palestiniens vont alors paraître comme les saboteurs.

Quel est le résultat de ces trois facteurs ? Un accord-cadre sera atteint prochainement. Tzipi Livni et Yitzhak Molcho ne seraient pas allés à Washington autrement – ils en sont aux détails maintenant. La venue des Palestiniens est prévue la semaine prochaine, quand ils vont recevoir leurs ordres de marche.

La direction palestinienne continuera de se donner bonne contenance, mue par son alliage habituel de bêtise et de désespoir. En Israël, la politique politicienne continuera. Comme cela s’est passé en Afrique du Sud dans les années 1980, les capitalistes rationnels vont se séparer des « vrais-croyants » idéologiques. Les blocs d’intérêt vont se cristalliser et il y aura probablement une élection. Ma prévision est que ceux qui sont favorables à la fin du conflit vont gagner.

Certains partisans de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) interprètent l’hystérie récente en Israël à propos de la menace d’un boycott international comme leur victoire. Dans la politique israélienne, comme nous l’avons vu, les différents groupes d’intérêt s’alignent : les colons en vue de conserver toutes les colonies (et pas seulement les principaux blocs de colonies dans lesquels 85 % des colons résident), les capitalistes rationnels en raison de leurs ambitions régionales (et mondiales), l’establishment militaire en raison du prestige national et d’avantages indirects – et absolument personne à cause de BDS. Ces milliardaires israéliens ne vont certainement pas être inquiétés par un vote de l’American Studies Association (l’Association des études américaines). Ils ne sont même pas préoccupés par un boycott des produits des colonies de la part de l’Union européenne ; leurs ambitions sont beaucoup plus grandes qu’une usine d’ouvre-boîtes à Ariel. Ils ne sont pas intimidés par BDS, ils utilisent BDS pour mobiliser l’opinion publique en faveur de leur propre ordre du jour étroit. BDS est un facteur aussi important que le Comité Al Qods.

Norman Finkelstein, Jamie Stern-Weiner 

Norman Finkelstein est notamment l’auteur de Knowing Too Much : Why the American Jewish Romance with Israel is Coming to an End (OR Books, 2012) et, avec Mouin Rabbani, de Comment résoudre le conflit israélo-palestinien (Or Books, à paraître).

Jamie Stern-Weiner co-édite New Left Project (Nouveau projet de gauche).

Traduction http://sayed7asan.blogspot.fr pour Le Grand Soir

Contact : 7asan.saleh@gmail.com


Première publication : 22 janvier 2014

mercredi 26 février 2014

Géopolitique du conflit ukrainien : le dessous des cartes

26 février 2014

Géopolitique du conflit ukrainien : le dessous des cartes


Le Saqr


Face aux images incroyables qui nous parviennent non seulement de Kiev, mais aussi de beaucoup d’autres villes en Ukraine (voir par exemple ici, ici, ici, ici, ici, ici et ici), on pourrait penser qu’il s’agit d’un chaos total et absolu et que personne ne contrôle la situation. Mais c’est là une impression très inexacte et je pense que le moment est venu de considérer de près les acteurs de ce conflit et ce qu’ils veulent vraiment. Alors seulement serons-nous en mesure de comprendre ce qui se passe, qui tire les ficelles derrière le rideau et comment la situation peut évoluer. Penchons-nous donc sur les différents acteurs de ce conflit, l’un après l’autre.


video


Le peuple ukrainien mécontent

Il ne fait absolument aucun doute qu’une grande partie de la population ukrainienne est profondément insatisfaite vis-à-vis du régime au pouvoir, de Ianoukovitch lui-même et de ce qui se passe en Ukraine depuis de nombreuses années. Comme je l’ai écrit plusieurs fois auparavant, l’Ukraine est essentiellement entre les mains de divers oligarques, tout comme la Russie dans les années 1990, mais en pire. La grande majorité des hommes politiques ukrainiens sont à vendre au plus offrant : cela est valable pour les membres du Parlement, pour l’administration présidentielle, pour les gouverneurs régionaux, pour les membres du gouvernement et, bien sûr, pour Ianoukovitch lui-même. De manière collective, ces oligarques possèdent également les médias, les tribunaux, la police, les banques et tout le reste. La conséquence directe de tout cela est que l’économie ukrainienne est à la dérive depuis des années et qu’elle est maintenant à peu près en ruines.

Par conséquent, personne ne devrait être surpris du fait que la plupart des Ukrainiens sont mécontents et qu’ils souhaitent de la prospérité, de la sécurité, le règne de la loi, des opportunités économiques, des moyens de développement personnel, social, professionnel et spirituel. Fondamentalement, ils aspirent à la même chose que tout être humain : des conditions de vie décentes. Certains d’entre eux voient l’Union européenne comme le meilleur espoir pour atteindre cet objectif, et d’autres considèrent la participation à une union économique avec la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan comme une bien meilleure option. Les proportions exactes ne sont pas vraiment importantes, pour une raison simple et largement ignorée : les citoyens ukrainiens ne comptent pas du tout dans ce conflit, ce ne sont que des pions utilisés par toutes les parties.

Les principaux politiciens ukrainiens

En théorie, Ianoukovitch, Timochenko, Klitschko et Iatseniouk veulent chacun des choses très différentes, mais en réalité ils ont tous exactement le même objectif : faire plaisir à leurs marionnettistes tout en faisant carrière dans la politique. Le cas de Tyagnibok pourrait être quelque peu différent. Il a des chances très réelles de devenir une figure très puissante en Ukraine occidentale. Il est assez intelligent pour se rendre compte que ni les Etats-Unis ni l’Union européenne ne veulent vraiment de lui, mais il commande une force beaucoup plus puissante (à la fois politiquement et en termes de force brute) que n’importe quel autre homme politique ukrainien. Quoiqu’il en soit, les dirigeants de l’opposition ou les politiciens pro-régime sont tous des marionnettes dans les mains de forces beaucoup plus puissantes, et même si Tyagnibok faisait exception à cette règle, il n’aurait tout de même pas grande importance car ses véritables ambitions sont locales, limitées à l’Ukraine occidentale.

Après avoir examiné rapidement les figures locales, tournons-nous maintenant vers les gens qui importent véritablement :

Les oligarques ukrainiens

La plupart d’entre eux estiment que tant que l’Ukraine maintiendra une position anti-russe, l’Union européenne leur permettra de faire tout ce qu’ils veulent à l’intérieur de l’Ukraine. Ils ont raison. Pour eux, la signature d’un accord – autrement sans conséquence – avec l’UE est essentiellement une manière d’accepter le deal suivant : ils deviennent les fidèles serviteurs de leurs seigneurs européens, en échange de quoi lesdits seigneurs les laisseront continuer à piller l’Ukraine autant qu’ils le souhaitent.

Il y a un plus petit groupe d’oligarques qui a plus à perdre qu’à gagner si les relations russo-ukrainiennes s’aigrissent et si la Russie impose des barrières au commerce avec l’Ukraine (ce que la Russie devra faire si l’Ukraine signe un accord de libre-échange avec l’UE). Ces oligarques estiment qu’il y a plus d’argent à se faire avec la Russie qu’avec l’Union européenne, et ce sont ceux-là qui ont convaincu Ianoukovitch de faire son « zag » décisif en tournant le dos à l’UE au profit de la Russie. Il y a donc une scission à l’intérieur de l’oligarchie ukrainienne, dont les représentants se trouvent des deux côtés du conflit actuel.

L’Union européenne

L’UE est prise dans une profonde crise systémique, économique, sociale et politique, et elle est absolument au désespoir de trouver de nouvelles opportunités pour se sauver de son lent écroulement. Pour l’UE, l’Ukraine est d’abord et avant tout un marché auquel vendre ses biens et ses services. L’Ukraine est aussi un moyen de donner à l’UE l’apparence d’une entité plus grande, plus puissante, plus pertinente. Certains estiment que l’Ukraine peut aussi fournir de la main-d’œuvre bon marché à l’UE, mais je ne crois pas que ce soit une considération importante pour les raisons suivantes : l’UE a déjà beaucoup trop d’immigrants, et il y a déjà eu un flux régulier d’Ukrainiens (et de Baltes) qui ont quitté leur pays pour une vie meilleure en Occident. Par conséquent, ce que l’UE veut vraiment, c’est un moyen de bénéficier de l’Ukraine, mais sans subir trop de conséquences négatives de tout accord qui serait signé. D’où les 1500 pages du projet d’accord avec l’UE.

Les États-Unis

Les objectifs des Etats-Unis en Ukraine sont complètement différentes des objectifs de l’UE, d’où les tensions très réelles entre leurs diplomates si bien exprimées par le « que l’UE aille se faire f*** ! » de Madame Nuland. En outre, et contrairement à l’UE qui est en faillite, les Etats-Unis ont dépensé plus de 5 000 000 000 de dollars pour atteindre leurs objectifs en Ukraine. Mais quels sont donc vraiment ces objectifs ?

C’est là que ça devient vraiment intéressant.


« Il y a une volonté de re-soviétiser la région. (…) Cette tendance ne va pas être appelée comme ça. Elle sera appelée ‘Union douanière’, ‘Union eurasienne’ ou quelque chose comme ça (...) Mais ne faisons aucune erreur à ce sujet. Nous savons quel en est l’objectif et nous essayons de trouver des moyens efficaces pour la ralentir ou l’empêcher. »

Il est ici absolument hors de propos de débattre pour savoir si Hillary avait tort ou raison dans son interprétation de ce que l’Union eurasienne est censée devenir : ce qui importe, c’est ce qu’elle croit et ce que ses maîtres politiquent croient, et ils croient vraiment que Poutine veut recréer l’Union soviétique. Peu importe à quel point une telle idée est stupide, mais nous devons toujours garder à l’esprit que c’est ce que les gens comme Hillary croient sincèrement.

Ensuite, nous devons nous rappeler une autre déclaration cruciale, faite cette fois par Zbigniew Brzezinski [1], qui a écrit :

« Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire, tandis qu’avec l’Ukraine – achetée en premier lieu et subjuguée ensuite – elle se transforme automatiquement en empire... » Selon lui, le nouvel ordre mondial sous l’hégémonie des Etats-Unis est créé contre la Russie et sur ​​les fragments de la Russie. L’Ukraine est l’avant-poste de l’Ouest pour empêcher la reconstitution de l’Union soviétique. »

Encore une fois, il n’est pas du tout important d’établir si Zbig le maléfique a raison ou tort. Ce qui importe est que Zbig et Hillary nous fournissent conjointement la clé de la politique américaine actuelle en Ukraine : empêcher la Russie de devenir une superpuissance. Pour eux, et contrairement aux Européens, il ne s’agit pas de « s’emparer de l’Ukraine », mais de « ne pas laisser les Russes obtenir l’Ukraine ». Et c’est absolument crucial : du point de vue américain, le chaos, la destruction et même une guerre civile totale en Ukraine États-Unis sont beaucoup, beaucoup plus souhaitables que toute – et je dis bien toute – forme d’union économique ou politique entre la Russie et l’Ukraine. Pour les Américains, c’est un jeu à somme nulle : plus grande est la perte pour la Russie, plus grande est la victoire de l’Empire Anglo-Sioniste.

La Russie

Ici, nous devons changer complètement notre point de vue et réaliser ce qui suit : même si cela peut sembler contre-intuitif, et indépendamment de l’extrême proximité entre les langues et les cultures russe et ukrainienne, indépendamment d’une longue histoire commune, indépendamment du fait que les Russes et les Ukrainiens ont vaincu l’Allemagne nazie ensemble, indépendamment du fait que l’Ukraine est un grand pays voisin de la Russie et indépendamment du fait que les deux pays ont des liens économiques étroits, la Russie n’a pas besoin de l’Ukraine. Hillary et Zbig ont, tout simplement, complètement tort. En outre, la Russie n’a absolument aucune intention de recréer l’Union soviétique ou, encore moins, de devenir un empire. C’est un non-sens absolu, de la propagande stupide pour nourrir les masses occidentales, des clichés de Guerre froide qui sont absolument inapplicables aux réalités actuelles. En outre, la Russie est déjà une superpuissance, tout à fait capable de défier l’UE et les Etats-Unis ensemble (comme l’exemple de la guerre en Syrie l’a si dramatiquement illustré). En réalité, la Russie a connu sa croissance la plus spectaculaire précisément à un moment où l’Ukraine était occupée par la Pologne (14ème-17ème siècles) :



Pourquoi la Russie moderne aurait-elle besoin de l’Ukraine ? L’économie ukrainienne est en ruines, le pays est en proie à d’immenses tensions sociales et politiques, et l’Ukraine ne possède pas de ressources naturelles dont la Russie aurait besoin. Quant à « être une superpuissance », l’armée de l’Ukraine est une farce, et l’armée russe n’aurait guère besoin de la soi-disant « profondeur stratégique » offerte par l’Ukraine : c’est là de la logique militaire des 19e et 20ème siècles, et les guerres modernes sont menées dans la profondeur du territoire de l’ennemi, avec des armes de frappe à longue portée, et la Russie est tout à fait capable de fermer l’espace aérien ukrainien sans avoir la moindre forme d’union économique ou politique avec elle.

Non, ce dont la Russie a besoin d’abord et avant tout est de stabilité et de prospérité en Ukraine. Non seulement une partie non triviale de l’économie russe a-t-elle des liens avec l’Ukraine, mais l’effondrement total d’un si grand voisin affecterait forcément l’économie russe elle aussi (qui, soit dit en passant, risque fort d’entrer en récessionpour la première fois depuis longtemps). En outre, des millions de Russes vivent en Ukraine et des millions d’Ukrainiens vivent en Russie. La plupart des familles russes ont des liens avec l’Ukraine. Donc la dernière chose que souhaite la Russie est une guerre civile dans laquelle elle serait presque inévitablement attirée.

Même en Crimée, tout ce dont la Russie a vraiment besoin est un statu quo : la paix, la prospérité, une bonne infrastructure touristique pour accueillir les touristes russes, et le droit garanti de maintenir une base pour la flotte de la mer Noire. Pour cela, la Russie n’a pas besoin d’occuper ou d’annexer la Crimée. Toutefois, si la péninsule de Crimée devait être attaquée par les néo-nazis ukrainiens, il ne fait absolument aucun doute dans mon esprit que la flotte de la mer Noire interviendrait pour protéger la population locale avec laquelle elle a de nombreux liens familiaux. Il est important de se rappeler que la flotte de la mer Noire est infiniment mieux entraînée et équipée que l’armée ukrainienne et qu’elle comprend une très puissante force d’infanterie de marine (une brigade et un bataillon, ce dernier spécialisé dans les opérations anti-terroristes). Etre capable de battre et brûler des policiers anti-émeute est une chose, mais faire face à des forces d’élite bien entraînées, armées jusqu’aux dents et aguerries (Tchétchénie, Géorgie), disposant du matériel militaire le plus moderne et le plus développé est une toute autre chose.

Quant à la perspective stratégique globale, la Russie voit son avenir dans le Nord et dans l’Est, pas du tout dans son Sud-Ouest. L’Arctique, la Sibérie, l’Extrême-Orient, la Chine et le Pacifique, voilà les directions vers lesquelles les stratèges russes portent leurs regards pour l’avenir de la Russie, et certes pas l’Union européenne mourante et en décomposition ou les terres ruinées et instables de l’Ukraine !

Que va-t-il probablement se passer ?

Je pense que l’Union européenne a très peu de chances d’atteindre ses objectifs en Ukraine pour une raison très simple : les nationalistes ukrainiens et la soi-disant « opposition » (c’est-à-dire l’insurrection armée) sont tous achetés et payés par les Etats-Unis. Les bureaucrates de l’UE peuvent continuer à visiter l’Ukraine et à faire des déclarations tonitruantes, mais ils n’ont pas vraiment d’importance. C’est donc véritablement les Etats-Unis contre la Russie, et ici je dois dire que les objectifs des États-Unis sont beaucoup plus faciles à réaliser que ceux de la Russie : tout ce dont les Etats-Unis ont besoin est de chaos, quelque chose de facile à réaliser et qui se finance à relativement peu de frais, alors que la Russie a besoin de stabilité et de prospérité et que cela, à tout le moins, implique de fournir des moyens de réanimation cardiaque à l’économie ukrainienne qui est complètement en ruines et que des réformes vitales soient mises en œuvre. Ce dernier point ne peut probablement pas se faire sans briser les reins des oligarques ukrainiens. La Russie a-t-elle les moyens d’y parvenir ? J’en doute fortement. Pas avec ses signes actuels de problèmes économiques prochains et pas avec un clown veule et corrompu comme Ianoukovitch au pouvoir. Que faire alors ?

Eh bien, si le sauvetage de l’Ukraine n’est pas une option, alors protéger la Russie du chaos et de la destruction inévitables de l’Ukraine est la seule option qui reste. Cela, et s’assurer à tout prix que la Crimée est en sécurité. La Russie pourrait, par exemple, fournir une aide directe à l’Ukraine orientale, en particulier à des régions comme Kharkov qui sont régies par des gens compétents et déterminés. Au-delà de telles mesures, la seule option qui reste pour la Russie est de se mettre à l’abri et d’attendre ou bien qu’une force viable prenne le pouvoir à Kiev, ou bien que l’Ukraine se disloque.

Et qu’en est-il du peuple ukrainien ?

Je pense que ma position sur cette question est claire dans ce qui précède. L’UE a besoin d’eux comme esclaves, les Etats-Unis ont besoin d’eux comme pions, et le seul parti qui a besoin qu’ils vivent dans la prospérité est la Russie. C’est tout simplement un fait de géostratégie. Si les Ukrainiens sont trop stupides et trop aveuglés par leur nationalisme enragé pour comprendre cela, alors qu’ils paient le prix de leur folie. S’ils sont assez intelligents pour s’en rendre compte, qu’ils trouvent le courage d’agir en conséquence et de permettre à la Russie de les aider. Sinon, alors, à tout le moins, je leur conseillerais d’arrêter d’halluciner et de ne pas s’imaginer une sorte d’intervention des Spetsnaz (forces spéciales russes) qui envahiraient et occuperaient l’ « Ukraine indépendante ». Moscou a de meilleures choses à faire et est déjà occupée ailleurs.

Par Le Saqr

Traduction : http://sayed7asan.blogspot.fr pour Le Grand Soir

Contact : 7asan.saleh@gmail.com

Autres articles du même auteur en français 

Ukraine :

Relations Etats-Unis / Russie :

[1] « Zbigniew Kazimierz Brzeziński (né le 28 mars 1928 à Varsovie en Pologne) est un politologue américain d’origine polonaise. Il a été conseiller à la sécurité nationale du Président des États-Unis Jimmy Carter, de 1977 à 1981. En tant que tel, il a été un artisan majeur de la politique étrangère de Washington, soutenant alors à la fois une politique plus agressive vis-à-vis de l’URSS, en rupture avec la détente antérieure, qui mettrait l’accent à la fois sur le réarmement des États-Unis et l’utilisation des droits de l’homme contre Moscou. » (Wikipédia).

dimanche 23 février 2014

Sayed Nasrallah - L'expérience syrienne renforce le Hezbollah face à Israël (Français)



Extrait du dernier discours de Sayed Hasan Nasrallah, daté du 16 février 2014, où il rappelle la primauté de la confrontation avec Israël, et l'importance cruciale que peut prendre l'expérience acquise par le Hezbollah en Syrie, dans une guerre non plus défensive mais offensive, en terrain inconnu.

Sayed Hasan Nasrallah avait déjà évoqué la possibilité pour le Hezbollah, durant la prochaine guerre, d'envahir et occuper la Galilée, des menaces prises extrêmement au sérieux par Israël (http://www.youtube.com/watch?v=fkEdgrK5AdM, http://www.youtube.com/watch?v=fQHcvkhjr-o, http://www.independent.co.uk/voices/commentators/fisk/robert-fisk-the-treelined-bunkers-that-could-change-the-face-of-the-middle-east-1874228.html, http://www.jpost.com/Defense/Paratroopers-drill-response-to-Hezbollah-threat-in-North-341733).

Traduction : http://sayed7asan.blogspot.fr 

 Contact : 7asan.saleh@gmail.com

mercredi 19 février 2014

Insurrection armée à Kiev : l’Empire accuse Ianoukovitch





Par Le Saqr


Une insurrection armée à grande échelle semble se dérouler dans le centre de Kiev. Russia Today recense 7 morts chez les policiers et 11 civils tués. 135 policiers ont été hospitalisés, 35 sont dans un état critique. Un total de 221 personnes ont demandé une prise en charge médicale, et 114 d’entre elles ont été hospitalisées. Les bureaux du Parti des régions de Ianoukovitch ont été incendiés. Les dirigeants de l’opposition réclament une nouvelle Constitution et le départ de Ianoukovitch. Des députés communistes ont été agressés et passés à tabac au Parlement alors qu’ils tentaient de quitter le bâtiment.

Le Haut Commandement Impérial [la Maison-Blanche, qui a déjà reconnu avoir financé l’opposition ukrainienne à hauteur de 5 milliards de dollars] a déclaré qu’il était « consterné » par la violence, déclarant que « la force ne résoudra pas la crise. (…) Afin de rétablir la paix et la stabilité, nous exhortons le Président Ianoukovitch à désamorcer immédiatement la situation et à mettre fin à la confrontation. (…) Nous lui demandons également de redémarrer un dialogue avec les dirigeants de l’opposition dès aujourd’hui. » [Pour les déclarations de leur inénarrable porte-voix français, Bernard-Henry Lévy, voir ici et ici]

Personnellement, je pense qu’aucune des parties ne reculera. Et faites bien attention, par « parties » j’entends d’une part, les Zapadentsy (Ukrainiens de l’Ouest) pro-occidentaux et leurs alliés néo-nazis, et d’autre part, les régions méridionales et orientales d’Ukraine (voir ici). A mes yeux, Ianoukovitch n’est même pas une véritable « partie » dans ce conflit, c’est seulement un homme politique complètement irresponsable et franchement stupide (voir ici, ici et ici), qui porte une énorme responsabilité dans la situation actuelle (il me fait beaucoup penser à Kerenski).

Une guerre civile pourrait-elle encore être évitée ? Probablement, oui, mais seulement par un régime prêt à faire ce que *tout* régime normal ferait : restaurer pleinement le règne de la loi et l’ordre public. Partout et sans condition. Cela impliquerait d’instaurer de la loi martiale dans l’ensemble du pays, de tirer à vue sur tous les insurgés armés, d’emprisonner tous les émeutiers et ceux qui les soutiennent ouvertement : Klitschko (voir ici), Iatseniouk (voir ici), Tyagnibok (voir ici) et tous leurs collaborateurs. Cela impliquerait de faire ce que Stolypine fit en 1906. Hélas, il n’y a pas de « Stolypine ukrainien ». Tout ce que je vois, c’est un idiot boiteux, pathétique et désemparé d’un côté, et un gang de terroristes impitoyables de l’autre. Exactement ce qui s’est passé en 1917. Nous savons tous comment cet épisode s’est terminé...

Tout comme je l’ai écrit en Novembre dernier, les portes de l’enfer s’ouvrent maintenant pour l’Ukraine. En regardant les dernières images de Kiev (voir vidéo ci-dessous), je ne peux que confirmer ma conclusion selon laquelle la Russie doit absolument rester en dehors de ce conflit, à moins que les nationalistes ukrainiens tentent de prendre le contrôle de la péninsule de Crimée par la force. Mais à moins d’un tel développement tout à fait extrême, je pense que la Russie devrait résister à toute pression visant à l’impliquer. Les Ukies voulaient leur indépendance ? Qu’ils l’aient !

Le Saqr

Voici quelques images des combats qui se sont déroulés ce soir à Kiev :



 

video



Et maintenant, un court message des « Européens ukrainiens »


Le Mouvement Ukrainien « Nous sommes Européens » exhorte les participants de leur pays aux Jeux Olympiques d’hiver à Sotchi, en Russie, à arrêter la compétition en guise de solidarité avec les manifestants, rapporte Radio Liberty.

Neuf policiers sont tués, tous par des coups de feu, et les « Européens ukrainiens » veulent que les athlètes perturbent les Jeux en Russie, en solidarité avec les hommes armés qui ont tué les agents de police.

La chutzpah de ces « Européens ukrainiens » force le respect...




Traduction : http://sayed7asan.blogspot.fr pour Le Grand Soir

Contact : 7asan.saleh@gmail.com

  
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