mercredi 16 septembre 2015

Jamais la Russie n’abandonnera la Syrie



Par Boris Rojin (Colonel Cassad) – Le 6 septembre 2015 

Source : Fort Russ

Traduit du russe par J. Arnoldski pour Novorosinform
 
Traduit en français par Ludovic et relu par jj pour le Saker francophone




On a beaucoup reparlé ces derniers jours de la participation de troupes russes aux côtés de l’armée de Assad dans la lutte de la Syrie contre le Califat. Je voudrais seulement éclaircir ici quelques points.

1. – Ce n’est un secret pour personne que la survie du régime Assad dépend de l’assistance que la Syrie reçoit de la Russie et de l’Iran. La Russie a bloqué la création par le Conseil de sécurité de l’ONU d’une zone d’interdiction de vol, permettant ainsi la survie politique de Assad. Quant à l’assistance militaire, tant russe qu’iranienne, elle a assuré la survie militaire du gouvernement syrien légitime qui, depuis 4 ans, se bat le dos au mur malgré la perte de nombreux territoires syriens. Le régime Assad a montré ses capacités de combat et de résistance.


2. – La Russie et l’Iran ne prennent pas part directement aux combats aux côtés des Syriens, mais ils aident à maintenir l’État syrien en vie. Le fardeau de la guerre reste sur les épaules de l’armée régulière syrienne et des milices qui se battent sur les différents fronts. Il est clair que sans les approvisionnements transitant par les ports syriens sur la Méditerranée, il serait beaucoup plus difficile de maintenir les troupes prêtes au combat. Il est aussi évident que sans les conseillers russes polis et les spécialistes appartenant à la Garde révolutionnaire iranienne, les forces syriennes ne seraient pas aussi affûtées. Et donc cela fait longtemps que la Russie et l’Iran participent au conflit du côté du gouvernement syrien, ce qui irrite Washington, qui suggère, diplomatiquement bien sûr, qu’il est temps pour Moscou de laisser tomber le régime Assad. Un certain nombre de suggestions ont été lancées sur le sujet « échangeons Assad ».



3. – Néanmoins, aujourd’hui, la Russie n’a clairement pas l’intention de cesser de soutenir Assad. Et plus encore, la Russie tente aujourd’hui d’assurer sa survie à long terme, en échafaudant une alliance entre les différents belligérants qui se battent contre le Califat. Moscou espère que si le Califat, et non plus Assad, devient la principale menace, alors les États-Unis accepteront qu’un règlement politique en Syrie puisse se construire sur un compromis avec Assad, et non sur son éviction ou élimination. Mais les États-Unis ont rejeté la proposition russe et, plus encore, ont durci leur position au sujet de la Syrie, déclarant ouvertement que si Assad tente de reprendre du terrain sur les partisans soutenus par les Américains, le territoire sous contrôle de Damas sera bombardé. A cet égard, les États-Unis continuent de souligner que l’opposition pro-occidentale est la mieux structurée, même si aujourd’hui elle est loin de pouvoir inquiéter Assad.

Bachar al-Assad

4. – La Turquie, qui a beaucoup craché sur le régime Assad en soutenant ses adversaires sur le terrain, s’est maintenant lancée dans une autre direction, en nettoyant les régions kurdes (notamment celles, autonomes, du Nord de la Syrie et du Kurdistan irakien). Du coup, la Turquie s’est engagée dans le combat contre le Califat et a commencé à lancer des frappes aériennes contre le territoire des cinglés au drapeau noir. Les Américains ont laissé tomber les Kurdes, abandonnant du coup ce projet longtemps caressé d’un Grand Kurdistan en Syrie, Turquie et Iraq. Maintenant, la priorité pour les Américains est d’envoyer la Turquie contre le Califat (la coalition actuelle ne peut rien faire contre) et en même temps d’empêcher tout rapprochement entre Ankara et Moscou, vu la confrontation en cours entre les États-Unis et la Russie.

5. – Pour la Russie, il est nécessaire de tenir ses positions en Syrie au milieu d’un désordre sanglant, ce qui veut dire qu’il faut maintenir Assad au pouvoir… La Russie est intéressée au premier chef à l’élimination du Califat, dont l’influence se fait sentir jusqu’en Asie centrale, au Caucase et même sur le territoire russe. Une victoire du Califat signifierait qu’un État islamique très agressif pourrait voir le jour dans le Sud de la Russie. Et que ce Califat chercherait à s’étendre indéfiniment par la guerre et la violence, y compris vers le Nord, donc la coalition qui agit avec les États-Unis pour repousser le Califat est plutôt dans l’intérêt de la Fédération de Russie.

6. – Le problème principal : personne ne veut affronter le Califat directement. C’est une chose de bombarder les positions du Califat depuis une base sûre (la défense aérienne des troupes du Califat est faible et s’occupe uniquement de la courte portée, bien que l’exemple de l’avion jordanien abattu montre que le risque n’est pas nul) et là, la Russie peut se joindre aux raids aériens sur des positions du Califat en Syrie dans ces zones, qui peuvent aider l’armée syrienne. Problème : le coût financier du maintien des matériels sur le territoire syrien et le coût des missions de combat.

7. – C’est une autre chose, par contre, de mener une guerre au sol. En ce moment, l’armée syrienne, les milices kurdes, les groupes islamiques autonomes [le Hezbollah, notamment, NdT], les groupes pro-syriens, l’armée irakienne et les milices chiites se battent contre les troupes du Califat. L’Iran est indirectement impliqué dans certaines de ces actions, notamment par le biais des milices chiites. Les États-Unis et l’OTAN se sont surtout cantonnés à des frappes aériennes coûteuses, à l’entraînement de l’armée irakienne, et à l’équipement des milices syriennes anti-Assad. Actuellement, la Turquie et l’Iran se retiennent d’envoyer leurs forces terrestres contre le Califat, les pertes pouvant être conséquentes, et les bénéfices d’une telle intervention pouvant être recueillis par d’autres : les États-Unis, la Russie et la Syrie. La Turquie s’intéresse maintenant à une extension territoriale aux dépens des Kurdes. L’Iran, comme avant, préfère mener une guerre hybride, en aidant la Syrie de Assad, les chiites en Iraq et les Houthis au Yémen. Le problème est là : si tout le monde, officiellement, est contre le Califat, les rivalités et antagonismes empêchent la constitution d’une coalition efficace contre celui-ci. Actuellement, les États-Unis, l’OTAN, la Russie et l’Iran se contentent d’une guerre hybride. C’est pourquoi les conseillers militaires américains et européens restent derrière l’armée irakienne et les rebelles syriens, comme le font les spécialistes russes et iraniens pour l’armée syrienne. De plus, les Iraniens aident activement les Houthis à résister à l’invasion saoudite, elle-même soutenue par les États-Unis.

8. – On a bien compris que le plan de la Russie est la création d’une coalition contre le Califat qui inclurait Assad, et que cela serait la meilleure solution pour tout le monde (y compris pour la Syrie). Mais quand on sait que personne ne s’intéresse au bien commun, ce plan a peu de chances de se réaliser. Les buts de guerre de chaque participant sont trop divergents. Aussi, il semble bien que la Russie va poursuivre son assistance technico-militaire à la Syrie, en y ajoutant la possibilité de frappes aériennes russes contre les troupes du Califat en Syrie. La présence de troupes russes terrestres en Syrie reste peu probable, surtout pour des opérations sur le territoire syrien. Au maximum, on pourrait en voir pour protéger la région de Tartous et de Lattaquié, si ces ports qui permettent de ravitailler la Syrie étaient réellement menacés. L’Iran ferait de même. Comme avant, ce sont les armées syrienne et irakienne qui se battent contre le Califat (et ces armées sont toutes les deux équipées de matériels russes). En principe, le meilleur scénario pour la Russie serait la destruction du Califat (ou au moins, l’arrêt de son expansion) par les autres, et dans ce plan, le prêt-bail règlerait le problème des armes pour ceux qui doivent détruire l’une des principales menaces dans la région et pour la Russie. Il est sans intérêt pour la Russie d’être entraînée dans une guerre directe contre le Califat, puisqu’elle n’en retirerait pas les principaux avantages.

9. – La Russie devrait-elle, ou non, prendre ses distances avec la Syrie? Nous devons nous rappeler que la Syrie est le dernier pays du Moyen-Orient où la Russie exerce encore une forte influence. Perdre la Syrie signifierait que la Russie serait absente du Moyen-Orient pour longtemps. La chute du régime Assad déferait les derniers obstacles qui gênent le Califat dans son expansion, laquelle ne s’arrêtera pas en Syrie, et notre pays [la Russie, NdT] se retrouverait en première ligne. Jusqu’à présent, la Russie peut choisir ce qu’elle va faire, où et comment elle va agir. A mon avis, une intervention limitée et un soutien massif à Assad sont la meilleure solution, alors qu’une entrée directe dans la guerre ne serait pas rationnelle, et il y a plein de gens, à part nous, qui veulent tirer sur les drapeaux noirs. Mieux vaut leur donner les armes. Aujourd’hui, le renforcement du Califat ouvre à la Russie une fenêtre d’opportunité pour être associée au maintien de la paix et à la diplomatie de la coalition, malgré l’apparente mauvaise volonté de Washington. Il est certain que lors du séjour de Poutine aux États-Unis, il sera question non seulement du Donbass, mais aussi de l’avenir de la Syrie et du Califat.

10. – La Russie et l’Iran, tout comme les États-Unis et l’OTAN, affirment n’être pas officiellement engagés dans la guerre. Il s’agit d’une caractéristique de la guerre hybride moderne. Mais tout le monde comprend les règles du jeu, qui sont une conséquence logique de l’évolution des conflits locaux impliquant les grandes puissances, et dans ce contexte la guerre informationnelle-psychologique et ses composants médiatiques ont un rôle important à jouer. La Russie et l’Iran ont beaucoup appris des Américains, et, alors que la guerre entre dans sa quatrième année, on voit que ces deux pays sont de bons élèves. Assad est toujours là, quant à l’offensive saoudienne, elle s’enlise dans le désert yéménite.

Boris Rozhin (Colonel Cassad)



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