mardi 17 novembre 2015

Religions et Terreur : le fanatisme selon Voltaire



On peut aimer ou ne pas aimer Voltaire, qui, de fait, a manifestement fait preuve de fanatisme à l'égard de Rousseau, mais on ne peut que souscrire à cette analyse d'une étonnante actualité.


FANATISME

Le fanatisme est à la superstition ce que le transport (1) est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique. Jean Barthélémy Diaz, retiré à Nuremberg, qui était fermement convaincu que le pape est l'Antéchrist (2) de l'Apocalypse, et qu'il a le signe de la Bête (3), n'était qu'un enthousiaste; son frère, Alfonse Diaz, qui partit de Rome pour aller assassiner saintement son frère, et qui le tua en effet pour l'amour de Dieu, était un des plus abominables fanatiques que la superstition ait pu jamais former.

Polyeucte (4) qui va au temple, dans un jour de solennité, renverser et casser les statues et les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du duc François de Guise, de Guillaume, prince d'Orange, du roi Henri III et du roi Henri IV, et de tant d'autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz.

Le plus détestable exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélemy, leurs concitoyens qui n'allaient point à la messe.

Il y a des fanatiques de sang-froid: ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n'ont d'autre crime que de ne pas penser comme eux ; et ces juges-là sont d'autant plus coupables, d'autant plus dignes de l'exécration du genre humain que, n'étant pas dans un accès de fureur comme les Clément, les Châtel, les Ravaillac, les Damiens (5), il semble qu'ils pourraient écouter la raison.

Lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J'ai vu des convulsionnaires (6) qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s'échauffaient par degrés malgré eux : leurs yeux s'enflammaient, leurs membres tremblaient, la fureur défigurait leur visage ; et ils auraient tués quiconque les eût contredits.

Il n'y a d'autre remède à cette maladie épidémique que l'esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les moeurs des hommes, et qui prévient les accès du mal ; car, dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir et attendre que l'air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent pas contre la peste des âmes ; la religion, loin d'être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. Ces misérables ont sans cesse présent à l'esprit l'exemple d'Aod, qui assassine le roi Eglon ; de Judith, qui coupe la tête d'Holopherne en couchant avec lui ; de Samuel, qui hache en morceaux le roi Agag (7). Ils ne voient pas que ces exemples, qui sont respectables dans l'Antiquité, sont abominables dans le temps présent ; ils puisent leurs fureurs dans la religion même qui les condamne.

Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage : c'est comme si vous lisiez un arrêt du Conseil (8) à un frénétique. Ces gens-là sont persuadés que l'Esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu'ils doivent entendre. Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant?

Ce sont d'ordinaire les fripons qui conduisent les fanatiques et qui mettent le poignard entre leurs mains ; ils ressemblent à ce Vieux de la Montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu'ils iraient assassiner tous ceux qu'il leur nommerait. Il n'y a eu qu'une seule religion dans le monde qui n'ait pas été souillée par le fanatisme, c'est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède. Car l'effet de la philosophie est de rendre l'âme tranquille, et le fanatisme est incompatible avec la tranquillité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c'est à la folie des hommes qu'il faut s'en prendre. […]

     Ainsi du plumage qu'il eut
     Icare pervertit l'usage;
     Il le reçut pour son salut,
     Il s'en servit pour son dommage.


                            (Bertaud, évêque de Séez.)

In Dictionnaire philosophique, Voltaire, 1764 ; Garnier Flammarion, poche 1439 p. 286 - 288.




(1) Transport : frénésie
(2) Antéchrist
: Dans l'Apocalypse, dernier livre du Nouveau testament, Saint Jean annonce la venue d'un Ennemi du Christ, venant prêcher une religion hostile, peu avant la fin du monde.
(3) Bête
: démon
(4) Polyeucte
: Dans la pièce de Corneille, Polyeucte est un seigneur arménien, gendre du gouverneur romain, qui se convertit au christianisme et, lors d'un sacrifice offert aux dieux romains, renverse les idoles et proclame sa foi. Il choisit de périr en martyr.
(5) Clément, Châtel, Ravaillac et Damiens
ont commis des attentats contre les rois Henri III, Henri IV et Louis XV. Tous les quatre furent suppliciés.
(6) Convulsionnaire
: jansénistes fanatiques qui étaient pris de convulsions sur la tombe du diacre Pâris au cimetière de saint-Médard.
(7) Aod, Judith et Samuel :
héros de l'histoire biblique.
(8) Conseil
: assemblée délibérative et exécutive.

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