jeudi 9 juin 2016

Un « idéologue » d'extrême droite : Vladimir Volkoff

Je publie la première partie d'un travail universitaire sur Vladimir Volkoff datant de 2009, mais qui retrouve aujourd'hui toute son actualité, les thématiques développées par V.V. ayant incontestablement le vent en poupe (discours sécuritaire et identitaire, dénonciation d'une islamisation & ghettoïsation de la France, défense de mesures d'exception contre la délinquance et la terreur, etc.). Ma recherche s'intéressait surtout à la série des Langelot, ouvrages pour la jeunesse, incontestablement le chef-d'oeuvre de V.V. et à mon sens ses seuls écrits dignes d'un grand intérêt, cette étude constituant la deuxième partie de ce mémoire, la plus conséquente, non publiée ici. Mais les événements récents peuvent rendre intéressante la publication de ce travail, qui développait longuement les « idées » auxquelles Vladimir Volkoff adhérait pour en montrer linconséquence.

Les illustrations ne figuraient évidemment pas sur mon mémoire, et n'ont été ajoutées que pour agrémenter le texte.

Sayed Hasan 



I. L’homme

Tous les éléments biographiques rapportés ici sont issus d’écrits et d’interviews de Vladimir Volkoff[1]. Nous lui laissons le soin de rapporter lui-même sa vie, sans préjuger d’éventuels – et même certains – oublis et/ou « embellissements », conformément au propos de Jean-Jacques Rousseau selon lequel « Je suis persuadé qu'on est toujours très bien peint lorsqu'on s'est peint soi-même, quand même le portrait ne ressemblerait point[2]. »


Exils

« [Un] vieil écrivain français d’origine russe, ramant toujours à contre-courant, semi-raté, mais avec des entrées et des contacts de ci de là, des lecteurs un peu partout, une autorité limitée qui lui était venue tardivement mais venue tout de même, parce qu’il ne s’était jamais vendu à personne…[3] »

Vladimir Volkoff est né le 7 Septembre 1932 à Paris. Fils d’émigrés russes « blancs » orthodoxes exilés suite à la Révolution de 1917 (son grand-père, général dans l’armée tsariste, « a disparu dans la tourmente révolutionnaire, probablement fusillé par les bolcheviks[4] »), il mène une enfance difficile, mais heureuse à l’en croire : 

Dans notre cas, la pauvreté n’était pas triste. Nous étions très pauvres ; j’ai eu, littéralement, faim quand j’étais petit, pendant la guerre. Mon père, né pour être officier du tsar, a passé sa vie à laver des voitures dans un petit garage du XVIe arrondissement, sauf lorsqu’il était caporal [dans la] Légion étrangère, puisque dès que la guerre a éclaté, il s’est engagé dans la Légion pour défendre la France qui l’avait accueilli. (…) Après tout, nous aurions pu essayer de nous adapter, nous aurions pu essayer de renoncer à nos souvenirs, nous aurions pu essayer de devenir des petits bourgeois français comme pas mal de Russes l’ont fait [mais] dans ma famille, c’était l’obsession (…) de la fidélité.[5]

Son expérience d’officier, ses convictions royalistes et anti-communistes, ainsi que son intransigeante « fidélité » (fidélité envers la France et la Russie, envers l’Eglise orthodoxe, envers l’aristocratie dont il est issu, etc.) seraient donc profondément enracinées dans son histoire familiale, dont il aurait ardemment désiré honorer la mémoire.

Le Français, qui n’est que sa seconde langue, ne lui en est pas moins inculqué dès sa plus tendre enfance par le biais de la littérature (Comtesse de Ségur, etc.), conformément à la tradition tsariste russe, pour qui c’était la langue noble par excellence. Il baigne très tôt dans la littérature, et, selon son aveu, a commencé à écrire dès 7 ans[6], pour ne jamais cesser. Vladimir Volkoff grandit dans le culte de la Russie éternelle, et cultive orgueilleusement sa distinction :

J’étais fier (…), j’étais amoureux de mes différences, et je me rappelle en particulier que je me donnais beaucoup de mal pour rrouler les r en Frrançais. (…) Gratitude éternelle à M. Labernède, Professeur de Français, qui comprit tout. ‘Que veux-tu prouver, demanda-t-il ? Que tu es Russe ? Soit. Et quand tu apprends l’anglais, est-ce que tu n’essaies pas de le prononcer comme un Anglais ? (…) Tâche donc de prononcer le français comme un Français.’ Le tour était joué (…) Je me mis à grasseyer comme tout le monde.[7]

Volkoff ne s’en distingua pas moins durant l’ensemble de sa scolarité, et « collectionn[a] bonnes notes et prix d’excellence.[8] » Il obtint son baccalauréat littéraire au Lycée Claude Bernard et sa Licence de Lettres Classiques à La Sorbonne en 1954. Précisons qu’en 1974, il obtint un doctorat en Philosophie, mais sans avoir vraiment étudié cette discipline, puisque sa thèse portait sur la métrique comparée[9].

Son statut d’apatride (bien qu’il soit né en France, il a été déclaré « réfugié politique »), malgré tous ses inconvénients – il n’a pu ni obtenir de bourse d’études, ni être admis à Saint-Cyr, ni passer l’agrégation – lui restera cher : 

A vingt et un ans, j’ai eu le droit d’opter pour la nationalité française ; j’ai décidé de rester apatride. Il a fallu que je paye pour cela. Ce devait être une somme dérisoire mais elle ne l’était pas pour moi et j’ai dû la gratter sou après sou. Sur quoi, quelques mois ont passé, et j’ai reçu une belle lettre du ministre m’expliquant que, puisque j’étais né en France, que je n’avais pas quitté la France, j’étais Français d’office. J’avais vingt et un ans et j’ai pleuré. On m’arrachait une fidélité que je voulais garder intacte. J’ai pleuré sur la France aussi car, entre-temps, j’avais appris à l’aimer et il me semblait ignoble que la nationalité française soit imposée à quelqu’un par la force.[10]


Cette France qu’il a appris à aimer est la France monarchique, découverte dans Les Manants du roi de La Varende, recueil de nouvelles, dont la première, relatant la mort de Louis XVI, fut pour lui une révélation :

J’ai eu à cet instant la révélation qu’il existait une autre France que celle des petits paysans qui m’accueillaient à coups de pierre ou des petits bourgeois qui essayaient de copier sur moi les compositions, une autre France que la France immédiate et grise, une France en couleurs, une France des traditions. C’était idiot de ma part de ne pas m’en être aperçu plus tôt, mais voilà comment à seize ans, à cause d’un morceau de robe, d’un très beau porte-livre et d’un texte qui racontait la mort du roi, j’ai brusquement compris qu’il existait en France quelque chose qui ne m’était pas étranger.[11] 

Dès lors, Vladimir Volkoff fréquentera assidument les cercles monarchistes, et publiera des articles dans Amitiés françaises universitaires, le journal des étudiants royalistes.

L’armée

En 1957, son sursis d’incorporation expire, et il est appelé à faire son service militaire. Il se porte volontaire pour servir en Algérie – en pleine guerre d’indépendance –, conformément à la tradition familiale selon laquelle un noble se doit d’être en première ligne, dans le feu de l’action[12]. Il y passera un peu moins de cinq ans (il a « rempilé »), obtiendra la Croix de la Valeur Militaire (1961) et terminera officier – lieutenant, d’où le pseudonyme sous lequel il publiera les Langelot, Lieutenant X. Il sera notamment affecté au CCI (Centre de Coordination Interarmées), chargé du contre-espionnage – voire du contre-terrorisme –, puis aux SAS (Sections Administratives Spécialisées), dont le rôle principal était la « pacification » et la « guerre psychologique », ou promotion des bienfaits de la colonisation aux indigènes, et évidemment le renseignement.



Après la fin de la guerre d’Algérie, il démissionne de l’armée, selon lui à la fois pour protester contre l’abandon des harkis qu’il considère comme une infamie[13], et surtout car le combat est terminé, et qu’il n’a pas la moindre envie de « faire briller les boutons de guêtre[14] ». Cette expérience le marque profondément, et expliquerait la prégnance qu’auront sur lui les idéologies impérialiste et colonialiste. Après une brève expérience au Secrétariat Général de la Défense Nationale, Vladimir Volkoff, qui entretemps s’est marié et a eu une fille, voyage en Espagne, au Portugal et au Canada, avant de s’installer aux Etats-Unis.

L’Amérique

Vladimir Volkoff avait eu une expérience de l’enseignement dans un collège jésuite d’Amiens, en tant que Professeur d’anglais : il apprit cette langue très jeune, dans Shakespeare et Graham Greene – qui, avec Dostoïevski et Lawrence Durrell, comptent parmi ses principales références littéraires. Il y animait le Club de recherches théâtrales, et s’adonna passionnément, en tant que metteur en scène et comédien, à l’art dramatique. Installé dans l’Old South, à Atlanta (Géorgie), et enchanté du puritanisme traditionnel sudiste, il reprendra ces activités afin de subvenir à ses besoins, enseignant le français et la littérature française et russe à l’Agnes Scott College. Il publie, sous le pseudonyme de Victor Duloup, un manuel intitulé La Civilisation française. Il dirige une troupe de théâtre amateur et s’adonne à la chasse, qui devient également une passion. Et, bien entendu, il ne cesse d’écrire – souvent sous pseudonyme – et d’envoyer ses manuscrits en France.

Consécration et chute

Grâce au succès de son roman Le Retournement (vendu à plus de 100 000 exemplaires), publié en 1979, Vladimir Volkoff accède enfin à la notoriété littéraire tant convoitée ; et à propos de son œuvre majeure, la tétralogie Les Humeurs de la mer, Le Monde titrait, pour l’année 1982, « L’année Volkoff »[15]. Cet engouement sera cependant de courte durée, car les médias se déchaîneront contre lui après la publication du roman Le Montage, « commandé » par Alexandre de Marenches, le directeur de la S.D.E.C.E. (service de renseignements français, ancêtre de la DGSE), afin de dévoiler les méthodes de propagande et de désinformation communistes[16], et leurs relais intellectuels et médiatiques. Dès cet instant, malgré le fait que ce roman ait reçu le Grand Prix de l’Académie Française, la « claque intellocrate » et journalistique se déchaîne contre lui, proférant à son égard les propos traditionnellement employés pour ternir les personnalités controversées qui osent remettre en cause les idées préconçues : « antisémite », « raciste », « stalinien de droite », et autre joyeusetés – nous verrons plus loin dans quelle mesure ces accusations étaient fondées[17]. Même s’il gagna tous ses procès[18], son nom reste terni, de tels affronts discréditant durablement leur homme. Il présente deux fois sa candidature à l’Académie Française, en vain.


Après la chute de l’Union Soviétique, Vladimir Volkoff réalise le rêve que lui avaient légué ses parents, et « retourne » en Russie, cette Russie qu’il chérissait sans y avoir jamais mis les pieds. En 1993, il rentre définitivement en France, et réside dans une maison du Périgord (Bourdeilles, Dordogne) que son succès lui a permis d’acquérir. Il y meurt le 14 novembre 2005.